Une jeune femme brune explore depuis déjà dix bonnes minutes le stand de notre petite librairie française, installée sur le marché d’Oxford au milieu des artisans. Elle feuillette notre plus gros livre pour enfants. Un livre broché assez épais qui propose un univers fait d’aventures entre licornes. Les lettres sont énormes pour aider les enfants de CP à entrer dans la lecture.
Je ne suis pas sûre que la grosseur des lettres facilite quoi que ce soit quand on a six ans et de très bons yeux. Je pense qu’elle cherche à voir si cette histoire pourrait plaire à sa fille ou lui permettre de lire en français. Mais elle nous dit :
— C’est vraiment le livre qu’il me faut !
Je tente de comprendre. A-t-elle des problèmes de vue ? Voilà l’idée saugrenue qui me passe d’abord par la tête.
— Je n’ai pas étudié le français depuis vingt ans. Je cherche quelque chose à mon niveau.
Son sourire en dit long sur sa modestie et sa timidité.
Ainsi, elle souhaite acheter un livre pour entrer dans la lecture. Ou plus exactement, elle souhaite lire en français sans se décourager. Je lui conseille plutôt plusieurs livres bilingues. Truman Capote, un recueil de poésie, des nouvelles d’Anna Gavalda.
Elle repose le livre pour enfants et repart heureuse à l’idée de se plonger dans cette langue qui a bercé sa jeunesse de lycéenne.
Je sais ce que c’est que d’apprendre une langue, d’aimer la littérature, de vouloir passer par la lecture pour plonger dans une culture. Je sais ce que c’est, car depuis cinq ans je vis en Angleterre.
Je me promène dans les librairies, je vois ces couvertures qui m’appellent, ces auteurs classiques que je pourrais lire en version originale. La littérature anglaise, américaine, est là qui me tend les bras. Je lis un paragraphe, deux et puis non, c’est trop difficile. Faut-il lire avec ou sans dictionnaire, chercher chaque mot inconnu, ou simplement deviner le sens du texte qui se déroule sous mes yeux ?
Nous sommes en Angleterre, parce que nous avons fait cette folie juste avant que le Brexit empêche toute possibilité d’expatriation. Nous avons fait ce voyage sans retour, avec nos deux adolescentes, nos deux chats et l’envie de changer de vie. Nous quittons notre cher village de Bécherel pour l’Angleterre en octobre 2020.
Pourquoi avons-nous quitté le village de Bécherel ? Ce village aux dix-sept bouquinistes pour seulement huit cents habitants. Comment expliquer cela sans tout raconter ? Sans vous dire le début.
Le début. Où est le début ? Peut-être dans tous les âges de la vie, ceux qui sont venus rencontrer le livre, le texte, la parole.
J’ai six ans, mon père m’offre une superbe machine à écrire jaune. J’ai quatorze ans, je fais du théâtre. J’ai 20 ans, je choisis l’option Lettres modernes perdue au milieu de mon cursus de psychologie, j’ai vingt-cinq ans, je passe tout mon temps libre à lire des romans. J’ai trente ans, je fais du théâtre encore et toujours.
J’ai quarante ans, j’écris une thèse de cinq-cents pages, j’ai quarante-six ans, j’écris mon premier roman, puis mon deuxième, troisième, quatrième. Je ne peux plus m’arrêter d’écrire. J’ai quarante-huit ans, je ne veux plus être psy. Je me forme au métier de libraire.
On est deux, avec Didier, unis depuis déjà plus de vingt-cinq ans. On est quatre. On est une famille.
Nous vivons à Bécherel. Après Paris, avant Paris. Paris-Bécherel, Bécherel-Paris. On déménage encore et encore dans l’un et l’autre sens, incapables de manquer de l’effervescence parisienne, puis du calme de ce village qui nous enchante. On veut la ville, on veut le calme, on veut les livres. Bécherel, c’est un village de bouquinistes en Bretagne qui nous a fascinés dès qu’on y a posé un premier pied.
On cherche un local avec Didier, mon mari, celui qui toute ma vie a été là, celui qui autant que moi aime la littérature. Que nenni, il n’y a rien ! On rencontre un drôle de type qui veut s’associer avec nous. Mais sans boutique que faire…
Didier rêve de vivre dans un pays anglophone, pour lire en anglais comme cette jeune femme veut lire en français. À quelques mois du Brexit, nous partons, nous deux et nos deux enfants âgées de 11 et 15 ans qui rêvent de devenir bilingues. On va le faire. Oui, on va le faire. On va créer une librairie française en Angleterre.
Et on l’a fait. Un peu. Presque. On a cherché un local, trouvé des associations d’aide aux entrepreneurs, rencontré les élus de Grenoble, ville jumelée à Oxford, cherché un local qu’on a trouvé. On a dû prendre un avocat. Payer. Payer. Payer.
On a découvert le monde de l’immobilier britannique, dit oui, dit non, hésité et on a suivi les conseils juridiques d’Harriet, notre avocate qui parlait si vite. On a compris l’essentiel de ce qu’elle voulait nous dire. C’était trop grand pour nous. Voilà ce qu’on a compris. Alors on a laissé tomber.
Je suis redevenue psy, parce que ça je sais faire. Didier a retrouvé le chemin de ses études. On a vécu, parlé anglais, rencontré une culture et une langue et cinq ans plus tard, au gré de nos balades estivales, nous visitons l’équivalent de Bécherel au pays de Galles. Enfin non, pas l’équivalent, la plus grande, la plus belle cité du livre au monde : Hay-on-Wye. Et là ça me reprend, je veux une librairie française. C’est un vrai virus.
À Oxford. C’est là que nous vivons. Nous n’allons pas recommencer à quitter la ville pour la campagne puis la campagne pour la ville. Nous sommes à Oxford et nous y restons. Le problème du local se reposera. C’est sûr, pense-t-on. Mais non. Mais oui. Tant pis, on y va.
Maintenant, on est là sur le marché comme il y a cinq ans. Un stand à côté des sacs péruviens, des pierres qui vous guérissent peut-être, des artistes et des restaurants du monde entier. On est là avec nos livres français, notre envie de transmettre, d’échanger, de mettre le livre au cœur de nos deux vies.
À présent, on écrit tous les deux. On écrit, on lit, on parle livre, on pense livre. Je ne sais pas si on pourra en vivre. Il parait que c’est difficile. D’aucuns diront que c’est impossible. On s’en fout. On est là. Tous les samedis.
On achète des livres. On en vend. On est des passeurs.
On est allés plus loin cette fois. Dans quelques jours, nous aurons un studio dans un lieu regroupant des artistes et des acteurs culturels. On a un lieu. Pas une boutique, un lieu. Tout est à construire. Mais nous le ferons.
